La carte est là. La route est encore à faire.


Luzingu : la vie, le cycle d’incarnation du muntu.

La quête d'une réponse peut ouvrir des fenêtres aux questions plus grandes.

C'est ainsi que commence l'histoire de Putuka.

Putuka voulait réussir sa vie. Il se rendit donc auprès de Mbuta Luka, le vieux sage de la cité , en quête d’un mode d’emploi.

Mbuta Luka l'écouta. Puis il lui rendit sa question : Qu'entends-tu par réussir ta vie ?

Putuka n'aima pas cette réponse. Il était venu chercher une sortie, et le sage lui avait ouvert une forêt.

La tentation du court-circuit

Il existe une figure que chaque époque reproduit : celle du sachant. Celui ou celle qui prétend savoir mieux. Celui ou celle qui a lu, compilé, synthétisé et qui vend cette compilation comme si elle était équivalent à une expérience. Seulement la transmission véritable est autre chose : c'est ce que Mbuta Luka incarne. Non pas quelqu'un qui sait, mais quelqu'un qui a traversé. Qui a avancé, choisi, parfois fait fausse route, et qui parle depuis ce vécu-là, pas depuis une bibliothèque.

Le Bumuntu reconnaît cette distinction. Les codes qu'il transmet se décèlent à travers l'expérience propre de chacun, guidée par ceux qui ont expérimenté avant. Mbuta Luka est un passeur. Il donne la carte du luzingu. Mais la route, il faut la faire. S'arrêter parce qu'on a mal au pied. Ou s’arrêter pour admirer le paysage. Se tromper de chemin au troisième carrefour et découvrir que cette erreur-là contenait une leçon que la carte n’indiquait pas.

Et même deux voyageurs qui marchent côte à côte sur le même sentier font des chemins différents. L'eau de la rivière que Putuka boit dans ses mains a un goût qui n'appartient qu'à ce corps-là, à ce moment précis de sa vie. L'expérience de l’incarnation ne peut pas se vivre à travers la copie d’une autre vie, comme le ferais un copier-coller d’un texte.

Le raccourci que Putuka cherche peut se comprendre. Et quand quelqu'un arrive en disant je connais le chemin, c'est un argument suffisamment tentant pour imaginer d’emprunter “ la voie”. Seulement une ampoule de 40 watts branchée directement sur 220 volts ne brille pas plus fort. Elle grille. Le raccourci mal calibré court-circuite ce qui était en train de se construire.

Putuka et le baobab de verre

Devenir grenouille : le prix du chemin emprunté

Au bord de la rivière, Putuka entend parler du Baobab de Verre : un arbre légendaire dont le tronc, devenu transparent avec les siècles, exaucerait les vœux de ceux qui l'atteignent. Les grenouilles l'ont vu. Lui, n’en savait rien.

Leur secret est simple : elles connaissent les chemins des grenouilles. Les passages sous les racines, les endroits humides, les détours invisibles aux hommes.

Et Putuka, dans un moment de logique absurde et parfaitement humaine, envisage de devenir grenouille.

Ce moment est le cœur du conte. Parce qu'il nomme ce que certains raccourcis exigent vraiment : un travestissement. Adopter la forme de celui qui sait pour emprunter son chemin. Parler le langage du gourou pour accéder à sa carte. Se couler dans un moule qui n'est pas le sien pour atteindre plus vite une destination empruntée.

C'est alors que la grenouille pose sa question:

Ta réussite sera-t-elle celle de l'homme que tu étais… ou celle de la grenouille que tu seras devenue ?


Le Bumuntu pose ici sa carte. Une carte à trois dimensions : la compréhension de soi, le rapport aux autres, le rapport à l'invisible. Ces trois dimensions ne se séparent pas, un muntu ne marche jamais seul, même quand il marche.

Putuka n'a pas eu tort d'aller vers Mbuta Luka. Sa démarche est naturelle, il sait qu'un passeur peut l'aider à lire la carte. Cependant il arrive chargé. L'éducation reçue, les voix et héritages de la famille, les injonctions du dehors, le rythme imposé par un monde qui court, tout cela s'est glissé entre lui et ce à quoi il aspire. Ces voix-là ne sont pas des ennemies. Elles font partie de la vie. Mais elles peuvent parasiter la capacité à recevoir ce que la carte dit réellement.

Le Bumuntu ne pose pas d'interdit. Le raccourci n'est pas une faute en soi. La métamorphose non plus, on se transforme de toutes les façons en traversant le luzingu, c'est dans la nature même de l'incarnation. La question n'est pas est-ce permis. Elle est est-ce que ça a du sens pour moi ?

Devenir grenouille pour trouver le Baobab de Verre est un raccourci qui exige de renoncer à ce que le jeune Putuka est. De troquer le goût de sa propre eau contre un chemin qui n'a jamais été le sien. C'est là que le raccourci devient dangereux. Non pas parce qu'il est interdit. Parce qu'il prend la forme d’un non-sens.

Le luzingu : s'incarner en apprenant

Putuka reste longtemps au bord de la rivière. Devant lui, la forêt et sa promesse. Derrière lui, le chemin ordinaire vers la cité, sans certitude tapageuse, sans Baobab de Verre, seulement une vie à traverser.

Le Bumuntu est un chemin d'apprentissage avec ses codes. Mbuta Luka les transmet parce qu'il les a vécus. Putuka devra les vivre à son tour pour qu'ils lui appartiennent vraiment.

S'incarner dans le luzingu, c'est apprendre tout en expérimentant. Si je devais faire une métaphore un peu plus scientifique, s'incarner dans le luzingu s'apparente à une équation. Une équation avec un dénominateur commun : l'état d'esprit. L'expérimentation sera plutôt agréable ou plutôt trouble dépendant de là où la jauge de l'état d'esprit se trouve.

Miny Bayot

Auteure


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