L'ADN épistémique fantôme, ou ce que le digital ne sait pas lire
Un incident, puis un autre
Il y a quelques mois, en configurant la présence en ligne de La Voix du Bumuntu, une intelligence artificielle a classifié mes contenus dans la catégorie "spiritualité". Pas parce que c'était juste. Parce que c'était la case la plus proche disponible.
Aujourd'hui, en cherchant à générer des images pour illustrer des articles sur le Bumuntu, j'ai demandé à Midjourney une image simple : un conteur élégant, assis sur un tabouret sculpté, dans une lumière chaude. Le modérateur a bloqué le prompt. Raison invoquée : "imagery that might be considered culturally insensitive."
Un conteur élégant. Culturellement insensible.
Puis j'ai demandé des mains tenant un tissu africain. Midjourney a généré des mains fatiguées, abîmées, marquées par le travail dur. Pas parce que c'est ce que j'avais demandé. Parce que c'est ce que le corpus d'entraînement associe à "Africa" et "documentary".
Deux outils différents. Deux moments différents. Le même mécanisme.
Ce ne sont pas des bugs. Ce sont des miroirs. Et ce qu'ils reflètent mérite qu'on s'y arrête.
L'ADN fantôme — une métaphore qui dit exactement ce qu'elle veut dire
En génétique, l'ADN fantôme désigne du matériel génétique présent, fonctionnel, actif mais que les outils de séquençage standard ne savent pas lire. Pas parce qu'il n'existe pas. Parce que les instruments n'ont pas été calibrés pour le détecter.
Ce concept m'a saisie le jour où j'ai compris que ce qui m'arrivait avec ces outils numériques n'était pas une erreur ponctuelle. C'était une condition structurelle.
Les savoirs dont je travaille la transmission existent. Ils sont vivants. Ils sont opérationnels. Ils ont des noms précis dans leur langue d'origine.
Ngangu — en kikongo : nga, la maîtrise ; ngu, l'enfantement, la naissance. Une maîtrise qui enfante. Une intelligence qui met au monde. Ce n'est pas une approximation poétique. C'est un concept rigoureux, transmis et pratiqué depuis des générations, qui désigne quelque chose de précis, une façon d'être en relation avec le savoir qui inclut les dimensions que le regard sensoriel seul ne saisit pas.
Bumuntu, la qualité de l'humain accompli. Un être digne, relié, juste dans sa parole, conscient de son impact sur le vivant. Une discipline de formation humaine ancrée dans des lois que les anciens lisaient dans le vivant lui-même.
Ces mots ne sont pas de la spiritualité. Ce ne sont pas des croyances. Ce sont des architectures du réel, des façons précises de découper et d'organiser l'expérience humaine, élaborées par des civilisations qui avaient les mots pour tout ce qu'elles pensaient.
Mais les instruments de catégorisation du digital, moteurs de recherche, bases de données, modèles de langage, systèmes de modération, ne savent pas les lire. Alors ils les classent dans la case la plus proche. Et la case la plus proche, pour "quelque chose de non-occidental qui parle de l'humain dans sa profondeur", c'est : spiritualité.
Ce mot ne dit pas la même chose. Il ne vient pas du même endroit. Il ne porte pas la même architecture du réel. Mais c'est le mot disponible. Alors c'est le mot utilisé.
C'est ce que j'appelle l'ADN épistémique fantôme : des intelligences présentes, vivantes, actives, cependant illisibles pour des instruments calibrés ailleurs, depuis d'autres paradigmes, depuis d'autres points d'observation.
Le mécanisme — une invisibilisation auto-amplifiante
Ce biais n'est pas nouveau. Pendant des siècles, il vivait dans des livres , encyclopédies, manuels, rapports anthropologiques, dictionnaires coloniaux. On pouvait les contester, les corriger, les réécrire. Le processus était lent, mais il existait.
Aujourd'hui, ce biais est encodé dans des modèles d'intelligence artificielle entraînés sur des milliards de paramètres. Il est distribué, invisible, et présenté comme objectif. Neutre. Scientifique. La machine l'a dit est en train de devenir une forme d'autorité que peu de gens interrogent.
Mais le plus grave n'est pas là.
Les modèles d'IA s'entraînent sur ce qui existe dans le corpus digital. Ce qui n'est pas dans le corpus n'entre pas dans les générations suivantes de modèles. Ce qui est mal nommé sera mal nommé de plus en plus, avec de plus en plus d'autorité, de vitesse, d'échelle.
Ce qui était une erreur humaine corrigible devient une erreur algorithmique auto-renforcée.
Midjourney a généré des mains fatiguées parce que des décennies de photographie humanitaire ont produit des millions d'images associant "Africa" et "hardship" dans le corpus d'entraînement. Ces images ont nourri le modèle. Le modèle reproduit l'association. Et en la reproduisant, il la renforce dans le corpus de demain, parce que les images qu'il génère aujourd'hui alimenteront les prochains modèles.
C'est une invisibilisation auto-amplifiante. Ce qui est absent du corpus reste absent. Ce qui est mal représenté sera de plus en plus mal représenté. Avec de plus en plus d'autorité.
Et pendant ce temps, la dignité ordinaire d'un conteur assis sur son tabouret sculpté, dans une lumière chaude, cette dignité qui n'a jamais cessé d'exister, reste un fantôme dans la machine.
Le double effacement
Il y a deux mouvements simultanés que ce mécanisme produit, et ils se renforcent mutuellement.
Le premier touche les héritiers de ces savoirs. Après des générations à s'entendre dire que leurs cosmologies étaient archaïques, leurs systèmes de pensée insuffisants, leurs langues secondaires — certains porteurs de ces savoirs s'effacent. Ils chuchotent. Ils s'excusent presque de savoir ce qu'ils savent. Ils traduisent dans les catégories disponibles plutôt que d'affirmer les leurs. Le biais extérieur est devenu un biais intérieur.
Le second touche ceux qui n'en sont pas héritiers. Ceux qui n'imaginent pas qu'une cosmologie africaine pourrait répondre à des problèmes contemporains universels, la fragmentation du lien, la désorientation identitaire, la crise du leadership, la déconnexion du vivant. Ils rangent ces savoirs dans la case "culture" ou "patrimoine" ou "spiritualité exotique". Jamais dans la case "ressource" ou "méthode" ou "réponse".
Résultat : une sagesse capable de nourrir l'humanité entière reste aux marges de la table. Non par manque de valeur. Par défaut de lisibilité.
Ce que le mot "spirituel" cache
Quand un système de catégorisation place ngangu dans la case "spiritualité", il ne fait pas seulement une erreur de classement. Il fait quelque chose de plus grave : il substitue un mot qui porte une architecture du réel différente à la place d'un mot qui en porte une autre.
"Spiritualité", dans le sens où le digital l'utilise, évoque une quête individuelle de sens, une pratique de bien-être intérieur, une relation personnelle au transcendant. C'est un mot du marché du développement personnel. Un mot qui organise le réel d'une certaine façon, centré sur l'individu, sur le ressenti, sur le subjectif.
Ngangu organise le réel d'une autre façon. Il inclut les dimensions que le regard sensoriel seul ne saisit pas, mais il les ancre dans un rapport ordonné, les ancêtres, les autres règnes, les éléments, pas dans une quête individuelle. Il est collectif par structure, pas par choix. Il est rigoureux par nature, pas par effort.
Substituer "spiritualité" à ngangu, c'est comme traduire "démocratie" par "gentillesse collective". Les deux mots évoquent quelque chose de proche. Mais l'un est un concept politique précis avec une architecture institutionnelle, et l'autre est une disposition affective vague. La substitution n'est pas neutre. Elle change ce qu'on peut penser avec le mot.
Le renversement
Le titre du livre que je prépare dit : Le mot qui manque.
Mais à mesure que j'avance dans ce travail, je comprends que le mot ne manquait pas. Il existe depuis toujours, dans les langues qui le portent, avec toute sa précision, toute sa rigueur, toute son architecture.
C'est l'écoute qui manquait.
Et aujourd'hui, à l'heure où le digital décide de plus en plus de ce qui existe et de ce qui n'existe pas, cette absence d'écoute a des conséquences qui dépassent largement ceux qui portent ces savoirs. Ce n'est pas qu'un problème africain. C'est un appauvrissement de l'humanité entière.
Une civilisation qui ne peut pas lire une partie de ses propres ressources intellectuelles ne dispose pas de toute son intelligence. Elle résout des problèmes avec un sous-ensemble de ses outils disponibles. Elle cherche des réponses dans les cases qu'elle connaît, sans savoir qu'il existe d'autres cases, plus précises, plus adaptées à ce qu'elle traverse.
Ce que le Bumuntu propose
Face à ce mécanisme, une seule réponse tient : nommer.
Pas expliquer pour se faire comprendre des cases existantes. Nommer, poser le mot premier, dans sa langue d'origine, avec sa propre architecture, et laisser le français ou l'anglais en être la traduction approximative plutôt que l'inverse.
Ngangu n'est pas "l'intelligence multidimensionnelle africaine". C'est ngangu, et "intelligence multidimensionnelle" est la façon dont le français s'en approche, imparfaitement, depuis son propre découpage du réel.
Bumuntu n'est pas "une philosophie africaine de l'interconnexion". C'est Bumuntu et ce que le français peut en dire est une approximation de quelque chose qui préexistait à cette approximation.
Ce renversement n'est pas symbolique. Il est épistémologique. Il recalibre l'instrument. Et un instrument recalibré peut commencer à voir ce qu'il ne voyait pas.
C'est ce que fait ce site. Ce que font les cercles. Ce que font les 42 Arts du Muntu, un référentiel nommé dans ses propres termes, depuis son propre centre, en dialogue avec le monde contemporain depuis sa propre souveraineté.
Nommer, c'est faire exister. Et ce qui existe peut se transmettre, se pratiquer, se revendiquer. Le fantôme cesse d'être fantôme dès qu'il a un nom qui lui appartient.
Le mot ne manquait pas.
Nous apprenons à l'entendre.
Miny Bayot