Discipline, philosophie, cosmologie : le Bumuntu avant les cases
Plusieurs accès à un même savoir relié.
On demande souvent : le Bumuntu, est-ce une discipline ? Une philosophie ? Une spiritualité ? La question paraît légitime. Elle est pourtant mal posée parce qu'elle suppose qu'il faille choisir une case, et que le savoir se range dans des tiroirs séparés.
Cette manière de découper appartient à un regard précis : celui de la modernité occidentale, qui a séparé la pensée de la pratique, la matière de l'esprit, l'humain du vivant. Les anciens, eux, ne compartimentaient pas. Pour eux, le savoir était relié. Une même connaissance pouvait guider un geste, éclairer une vision du monde et honorer le lien avec ce qui dépasse les sens. Le Bumuntu naît de ce monde-là, un monde où les savoirs se tiennent ensemble.
C'est pourquoi il se laisse approcher par plusieurs portes, sans qu'aucune ne l'enferme.
Première porte : la discipline.
Le Bumuntu se pratique. Il structure des gestes, une manière de penser, de parler, d'écouter, de décider, de réparer et de transmettre. À ce titre, il est une discipline de formation humaine, un travail sur soi qui se mène jour après jour, comme on entretient une colonne intérieure.
Deuxième porte : la philosophie.
Le Bumuntu interroge notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde. Il propose une vision de l'humain accompli, relié, juste dans sa parole et conscient de son impact. À ce titre, il est une pensée structurée, une philosophie vivante, qui se transmet par la parole et par les actes autant que par les idées.
Troisième porte : la cosmologie.
Ici, le français ne traduit qu'imparfaitement. Le mot juste est kôngo : ngangu. On le rend souvent par « intelligence », mais ngangu dit plus que cela. Nga, la maîtrise. Ngu, l'enfantement, la naissance. Ngangu est donc une maîtrise qui enfante, un savoir qui met au monde. Le son u, lui, porte partout ce sens du vivant qui vient à la vie : on le retrouve dans Muntu, l'humain appelé à advenir, et dans Bumuntu lui-même.
Cette troisième porte ouvre sur un rapport ordonné à ce que le regard sensoriel seul ne saisit pas : les ancêtres, les consciences du cosmos, les règnes minéral, végétal et animal, les éléments, eau, feu, air, terre. Non comme des croyances, mais comme un tissu de relations que les anciens savaient lire et honorer. Là où la modernité a séparé, ngangu tient tout relié.
Un savoir qui refuse le tiroir.
Voilà ce qui rend le Bumuntu extraordinaire : il est tout cela à la fois, parce qu'il précède la séparation. Discipline, philosophie, cosmologie ne sont pas trois Bumuntu différents. Ce sont trois accès à un même savoir relié.
Mon choix : traduire le Bumuntu en discipline.
Parmi ces portes, j'ai fait un choix. Avec les 42 Arts du Muntu, je traduis le Bumuntu dans sa zone de discipline, non parce que les autres dimensions comptent moins, mais parce que la discipline le rend praticable, transmissible, formateur. Elle donne une forme à ce qui, autrement, resterait vaste et insaisissable. La cosmologie demeure la source ; la discipline en est la forme que l'on peut travailler.
Les autres facettes, je continue de les explorer ici, dans le Journal, car un savoir relié se transmet aussi en gardant vivantes toutes ses dimensions.